jeudi 26 mars 2009

Being someone else


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Georges Flipo est une sorte d’escroc facétieux. Ne vous méprenez pas, ce n'est pas une méchanceté gratuite, c'est un authentique compliment ; il me semble que c’est précisément pour cette raison qu’il faut le lire. Si j’ai bien tout suivi, Georges Flipo, auteur de nouvelles vient de commettre son deuxième roman : « Le Film va faire un malheur ». Je ne sais pas si c'est un coup de maître. Je ne le crois pas, mais nous n'en sommes pas loin. Le coup est passé près.

L'intrigue du roman est simple. Simple comme l'ébauche d'un synopsis de cinéma. Allez, mettons-nous en situation, ça ne mange pas de pain. Nous sommes dans le bureau d'un caïd de la production cinématographique. Meubles en bois massif. Chêne, noyer, ébène. Un petit scénariste, le cul vissé sur une chaise toute molle en cuir, dont le dossier ne cesse de s'affaisser dès qu'il y appuie ses épaules, froisse entre ses mains l'ossature chétive de son scénario chéri. La pièce est envahie de volutes de fumée de cigare dominicain. "C'est l'histoire d'un réalisateur de film tiers-mondiste qui se fait harceler par un truand désireux de voir sa vie devenir un film". "Ouais ?", demande le producteur au front suant. "Le hic, poursuit le scénariste en clignant de l'oeil, c'est la que la vie du truand telle qu'elle est en réalité ne vaut pas un kopeck sur pellicule. Du coup, il va faire en sorte que sa vie devienne cinématographique". Le producteur se redresse un peu, regarde bien droit dans les yeux du scénariste. Au bout d'un long silence, expulsant de ses bronches une fumée noire et grumeleuse, il dit : "c'est un truc d'intello, ça ! Tire-toi de mon bureau, tête de noeud".

Laissons-là ces gars qui naviguent en eaux bien trop troubles pour nous. L'idée, c'est que vous compreniez l'idée générale. Les aspirations causent plus de dégats que quoi que ce soit d'autre sur cette terre. C'est un défaut tout ce qu'il y a de plus humain. Les hommes sont comme ça. C'est atavique, presque. Incapables d'être à ce qu'ils sont, incapables d'être à ce qu'ils font. Ils sont essentiellement tendus. Tendus vers. Un dessein, un fantasme de réalisation. Jamais en rapport avec ce qu'ils sont. Peu importe les moyens utilisés. L'apparence, l'estime de soi via celle des autres, la reconnaissance. L'homme passe à coté de lui, il est l'ombre qui marche à coté de lui sans jamais réellement s'incarner. Il lui faut plus. La célébrité, une distorsion du reflet que lui renvoie le miroir. Il voudrait être pleinement vicieux et jouir de la réputation d'un saint. Vous connaissez le refrain : le beurre, l'argent du beurre, le cul de la crêmière. Tout un tas de choses qui l'empêche de vivre, d'être honnête avec lui comme avec les autres.

Alexis Pirief, le réalisateur de cinéma, incapable d'altruisme voudrait que tous ceux dont il partage quelques secondes d'existence, en tout égoïsme, ne cessent de lui témoigner amour, considération, reconnaissance. Sammy Raggi, truand de son état s'imagine héros nimbé de toute-puissance, Pacino parisien de la Goutte d'or, prêt à travestir sa vie, à la téléguider pour la faire entrer dans la case ultra-moderne-solitude que les codes fictifs prédisposent. Sa vie, son existence, réelle, tangible, ne l'est pas assez. La réalité, c'est le film, le scénario, le roman. C'est triste à dire : une vie n'est pas suffisante pour qu'on y croie !

Tout autour d'eux, on croise ici et là, des starlettes sans talents, prêtes à vendre tout ce qu'elles ont en poche pour réussir, des publicitaires racoleurs qui passent tout leur temps libre à dissimuler leurs intentions véritables, des flics à l'imagination prolixe qui vous ferait un complot terroriste d'un vol à l'étalage, des gens de milieux (du cinéma, de la publicité) qui se compromettent sous couvert de prétentions plus ou moins élevées, puis une femme (fatale ?)entre deux hommes, dont l'un n'a à lui offrir qu'une vie instable et médiocre, dont l'autre ne vaut que par le fantasme romanesque qu'il lui évoque.

L'idée : brute, affichée, ostentatoire. Jusqu'à quel point l'homme est-il prêt à aller pour réaliser ses aspirations ? Jusqu'à quel point est-il prêt à se compromettre ? Jusqu'où peut-il consentir à s'enfoncer, dans la négation de soi ? Jusqu'à quel point est-il prêt se corrompre, à mentir, à se parjurer ?

Si vous écoutez Georges Flipo, il vous dira que ce livre n'est pas un polar. Et d'une certaine manière, il aura raison. Ici, l'intrigue ne tient sur rien. L'inconséquence des personnages, leur incapacité à vivre leur vie, à se satisfaire de leur condition, à refuser le mensonge et l'illusion, montent tout en épingle. Ici, de quiproquos en quiproquos, d'imaginations en imaginations, d'incompréhensions en incompréhensions, vaste culbute d'aspirations égoïstes qui s'ignorent et ne communiquent jamais, l'intrigue est un engrenage qu'un peu de raison créverait comme un bulle de savon.

Tout ceci est donc d'une cohérence à faire pâlir nombre de romanciers en herbe. Mais à vrai dire, c'est même tellement cohérent que l'ensemble du roman ne semble présenter aucune aspérité. Je suis convaincu que c'est le concept qui fait le roman. Dans la littérature russe par exemple (dont Pirief est un amoureux plus ou moins sincère), le concept fait foi. "Crime et châtiment" ; "L'idiot" ; "Anna Karénine". Tous ces chefs d'oeuvre en constituent la preuve. Mais nous avons là aussi des romans foisonnants, des oeuvres tordues, à la fois étourdissantes de cohérence, mais à force de l'être, hypnotiques, engourdissantes. Vous finissez par y perdre votre nord. C'est ici que le roman de Georges Flipo manque d'un rien la cible qu'il souhaitait viser. Il ne parvient pas à dépasser la force de son concept. Les personnages manquent de chair, manquent de vie, si l'intrigue vous surprend, glissant sur la peau de quelques clichés sans jamais y dégringoler, les personnages, eux semblent davantage guidés que mus, davantage conduits qu'insufflés de vie.

Georges Flipo en dit peut-être trop sur ces personnages. Peut-être ne leur laisse-t-il pas assez d'espace, ne laisse-t-il pas à leurs mensonges (ceux qu'ils font aux autres autant que ceux qu'ils se font à eux-mêmes) la vie, la liberté qui leur manquent, pour nous rendre nous aussi incertains, incapables de juger. C'est dommage. Il en aurait fallu de peu pour sublimer ce roman déambulation en épopée humaine (celle dont nous faisons tous l'expérience), de bruit, de fureur ; rendre cette universelle mélancolie avec un peu plus de puissance.

Mais c'est affaire de parti pris sans doute. Le romancier fait ses choix, heureux ou malheureux. La noirceur uniforme du roman contemporain lui aura donné des envies d'oxygène sans doute. Des envies d'ironie, des envies de rire, de joie. C'est aussi paradoxalement ce qui fait le plaisir du lecteur à se laisser parfois mener par le bout du nez ; en connaissance de cause. Sans être dupe. C'est pourquoi je dis que Georges Flipo est un escroc facétieux : en dépit des imperfections de son roman, il parvient à nous apprivoiser.



[Le Film va faire un malheur de Georges Flipo - éditions Castor astral - 314 pages]